En 1917, le jeune Julio De Caro joue en secret dans le quatuor d'Eduardo Arolas. Il a dix-sept ans, une formation de conservatoire, et un père qui lui a dit un jour de choisir entre « un bon médecin » et « un vulgaire tanguero ». Il a choisi. Quand son père l'apprend, il l'attend sur le pas de la porte.
Cette scène dit tout du paradoxe De Caro : l'homme qui allait élever le tango à la hauteur de la musique savante a dû se cacher de son propre père pour y entrer. Et c'est peut-être précisément parce qu'il venait de l'autre côté — de la musique classique, du conservatoire, des partitions de Ravel et de Debussy — qu'il allait transformer le tango de l'intérieur d'une manière que nul autre n'aurait pu faire.
Julio De Caro naît le 11 décembre 1899 à Buenos Aires, dans une famille d'immigrants italiens où la musique est omniprésente mais la hiérarchie culturelle, inflexible. Son père, José De Caro, professeur formé au Conservatoire de Milan, ouvre en 1913 une boutique de partitions et d'instruments à San Telmo. Pour lui, seule la musique dite sérieuse mérite qu'on l'étudie. Le tango, musique des bas-fonds et des maisons closes, n'est pas de la musique.
Julio et son frère Francisco sont donc formés dans cette tradition-là : solfège rigoureux, récitals classiques dans des salles où ne jouent que des musiciens académiques. À seize ans, Julio joue comme second violon dans un orchestre de zarzuela — sans le dire à son père. Il rentre avec quelques pesos gagnés ce soir-là. Son père les lui confisque et le met huit jours au pain et à l'eau.
C'est dans ce contexte qu'il découvre le tango — par effraction, en quelque sorte. Et il y arrive avec tout son bagage : l'harmonie, le contrepoint, la polyphonie, la rigueur de la partition écrite. Ce que les tangueros de la Guardia Vieja avaient fait par instinct et par oreille, lui allait le penser et l'écrire. Le résultat serait autre chose.
Après ses débuts clandestins avec Arolas, De Caro progresse rapidement dans le milieu. En 1923, il rejoint l'orchestre de Juan Carlos Cobián, l'un des premiers à introduire une sensibilité harmonique plus élaborée dans le tango. C'est là qu'il affine ce qu'il veut faire — et ce qu'il ne veut pas laisser tel quel.
En 1924, il fonde son propre sexteto. La formation : deux bandonéons (Pedro Maffia et Luis Petrucelli), deux violons (Julio et son frère Emilio), Francisco De Caro au piano, et à la contrebasse Leopoldo Thompson — le même Thompson qu'on retrouve chez Canaro et chez Firpo, l'un des musiciens afro-argentins dont la technique percussive a donné au tango son pouls le plus charnel.
Ce sexteto est une machine à penser. De Caro écrit tous ses arrangements note par note, pour chaque instrument. Il introduit le contrepoint — une seconde voix mélodique indépendante qui dialogue avec la première — et des harmonies chromatiques que le tango n'avait jamais entendues. Il assouplit le tempo : au lieu de la pulsation mécanique et fixe héritée de la Guardia Vieja, il laisse l'orchestre respirer, accélérer légèrement, retenir, jouer avec le temps. La decareana — c'est le mot que le milieu va forger pour nommer ce style — n'est pas un ornement. C'est une nouvelle façon d'être dans la musique.
La révolution de De Caro a une caractéristique rare dans l'histoire de la musique populaire : elle n'a jamais été remise en cause. Les styles musicaux changent, se succèdent, se contredisent. La decareana, elle, est devenue le socle sur lequel tout l'Âge d'Or du tango a construit.
Julio De Caro est le musicien de tango argentin qui a le plus marqué l'histoire de ce genre musical au point qu'il a révolutionné cette musique. Mais alors que certaines révolutions peuvent être éphémères, sans lendemain, voire parfois remises en cause, la révolution opérée par De Caro a bouleversé le paysage musical et a institué des fondements si solides et définitifs ayant valeur de normes canonisées qu'elle n'a jamais été remise en cause.
Concrètement : Osvaldo Pugliese, Aníbal Troilo, et dans une certaine mesure Astor Piazzolla — les trois géants de la suite de l'histoire — sont tous des héritiers directs de De Caro. Pugliese reprend son répertoire et son langage expressif dès ses premières années d'orchestre. Troilo lui doit le principe du tempo flexible et la place accordée aux solistes. Piazzolla, qui avait suivi Troilo avant de partir à Paris étudier avec Nadia Boulanger, tient de cette lignée l'idée que le tango peut et doit se penser comme une musique complexe, avec toute la rigueur de la composition académique.
De Caro, lui, avait énoncé la formule avant tous : « Le tango, c'est aussi de la musique. » À l'époque, la phrase n'était pas une évidence. C'était presque une provocation.
Il y a un moment qui résume tout ce que De Caro représentait pour ses contemporains. En tournée internationale à Paris, son sexteto joue à l'Empire. Carlos Gardel est dans la salle. Au début du concert, Gardel se lève pour présenter l'orchestre et dit au public que c'est le plus grand orchestre de tango au monde, et demande des applaudissements (~).
Mesure ce que ça signifie : Gardel, la voix la plus célèbre du tango, se lève devant le sexteto De Caro. L'homme qui avait fait passer le tango des pieds aux lèvres saluait celui qui l'avait fait passer des pieds à la partition.
Julio De Caro se retire de la direction orchestrale en 1954. Il meurt le 11 mars 1980 à Mar del Plata, à quatre-vingt ans — la longévité des révolutionnaires discrets, ceux dont le style survit à tous les modes parce qu'il est devenu la structure même de la chose.
Son père avait voulu qu'il soit médecin. Il a préféré guérir le tango.
Quand vous dansez sur Pugliese, sur Troilo, sur Piazzolla — quand vous sentez cette façon qu'a l'orchestre de retenir le temps, de dialoguer avec lui-même, de respirer avant de vous emporter —, vous dansez sur quelque chose que De Caro a écrit, dans une maison de San Telmo, à l'insu de son père.
Julio De Caro — Todotango (Julio Nudler)
« Julio De Caro ou le révolutionnaire canonique » — milongaophelia.wordpress.com
Julio de Caro — histoiredutango.fr
Julio de Caro — Wikipédia (FR)
Ignacio Varchausky, Los estilos fundamentales del tango (introduction à l'Orquesta Típica ; style Pugliese)
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