Le soir de 1913 où Roberto Firpo remporte le concours du cabaret Armenonville, la nuit ne se termine pas comme il l'avait imaginé. Son rival, furieux d'avoir perdu, sort un couteau. Firpo est poignardé.
Il survit, naturellement — autrement on ne parlerait pas de lui. Mais la scène dit quelque chose d'essentiel sur le monde dans lequel il travaillait. Le tango de la Guardia Vieja n'était pas une affaire de salons : c'était une musique de rivalité, de prestige et d'ascension brutale, dans une ville en pleine ébullition. Pour s'y imposer, il ne suffisait pas de bien jouer. Il fallait gagner — et assumer les conséquences.
Firpo a passé sa vie à gagner. Et ce qu'il a gagné, ce n'est pas la célébrité d'un Gardel ou la gloire d'Arolas. C'est quelque chose de moins visible et de plus durable : l'architecture même du tango.
Roberto Firpo naît le 10 mai 1884 à Las Flores, dans la province de Buenos Aires. Rien dans ses origines ne laisse présager un musicien. Il quitte l'école tôt, aide son père, puis enchaîne les petits métiers à Buenos Aires : maçon, laitier, ouvrier en fonderie. C'est un collègue de fonderie qui lui indique un professeur de musique. Firpo commence par le violon, puis bascule vers le piano — un instrument qu'il achète après avoir économisé 200 pesos, une somme qui lui coûte des mois de travail.
Ce détail compte. Firpo n'arrive pas à la musique par héritage ou par institution : il y arrive par désir, par effort, et avec la conscience aiguë de ce que chaque chose coûte. Cette économie du geste se retrouvera dans sa manière de construire un orchestre — rien de superflu, tout au service du son.
Il étudie avec Alfredo Bevilacqua, commence à composer en 1907, et s'impose progressivement dans les cafés et cabarets de Buenos Aires. L'Armenonville, en 1913, n'est pas son premier pas : c'est sa consécration publique. Le couteau de son rival en est la preuve à sa manière.
Avant Firpo, le tango repose sur des formations légères où la guitare assure le socle rythmique. C'est lui qui impose le piano comme colonne vertébrale de l'orchestre. Le geste peut paraître technique : il est en réalité fondateur.
Le piano change tout. Il stabilise l'harmonie, épaissit la texture sonore, et donne à l'orchestre une assise qui lui permet de jouer dans des salles plus grandes, devant des publics plus nombreux, avec une cohérence que les petites formations informelles ne pouvaient pas offrir. Il rend aussi possible quelque chose qu'aucun musicien de la génération précédente n'avait vraiment fait : écrire le tango.
Firpo est le premier arrangeur formel du genre. Là où ses prédécesseurs jouaient de mémoire ou transmettaient par imitation, lui rédige les parties note par note — piano, bandonéon, violons, contrebasse. Ce geste, qui peut sembler administratif, est une révolution discrète : il fait passer le tango d'un état partiellement improvisé à un langage musical organisé, transmissible, reproductible. On peut désormais enseigner le tango comme on enseigne une œuvre — pas seulement le montrer.
Il standardise en parallèle la formation qui deviendra la norme pour des décennies : deux bandonéons, deux violons, piano, contrebasse. Le sexteto típico. Ce cadre n'est pas de son invention exclusive — Francisco Canaro, avec qui il collabore étroitement, y contribue autant —, mais Firpo en est l'un des architectes centraux.
Il y a un autre chapitre dans l'histoire de Firpo, moins connu, qui relie son travail à une ligne plus ancienne.
Pour les grands bals de carnaval à Rosario, Firpo cherche comment projeter le son dans des salles immenses, sans microphones. La réponse passe par un orchestre élargi — et par la contrebasse. Pour tenir cet instrument dans l'orchestre, il fait appel à Leopoldo Thompson, dit El Negro Thompson, musicien afro-argentin dont les techniques percussives — frapper les cordes et la caisse de l'instrument — donnaient au tango sa pulsation la plus charnelle : le canyengue. Ces effets viennent en droite ligne du candombe ; Firpo les intègre, et ils deviennent une signature du genre. (Cette même figure, Thompson, et la lignée dont il est issu, sont au cœur de Les racines africaines du tango.)
En 1916, au café La Giralda de Montevideo, un jeune homme s'approche de Firpo avec une partition. Il s'appelle Gerardo Matos Rodríguez, il est étudiant, et il a composé une marche de carnaval. Il voudrait que Firpo y jette un œil.
Ce que Firpo entend dans cette marche, personne d'autre ne l'avait entendu. Il en perçoit immédiatement le potentiel, la réécrit en tango, et lui ajoute une troisième partie à partir de motifs issus de ses propres compositions. L'arrangement est enregistré en 1917. La pièce s'appelle La Cumparsita.
La Cumparsita est aujourd'hui sans doute le tango le plus connu au monde, et la tradition veut que, dans la plupart des milongas, la soirée se termine par elle. Ce rituel social vivant — une pratique qui organise encore les nuits de danse un siècle plus tard — repose sur une décision artistique que Firpo a prise en 1916 dans un café de Montevideo. Il y a dans cette filiation quelque chose de vertigineux : l'architecte discret qui touche à la pièce centrale de tout l'édifice.
Firpo n'a pas seulement construit : il a transmis. Par son orchestre sont passés Julio De Caro, Pedro Maffia, Osvaldo Pugliese, Elvino Vardaro, Horacio Salgán. Il a travaillé avec Eduardo Arolas, et tourné avec le duo Gardel-Razzano. Mesurer son influence, c'est mesurer celle de tous ceux qu'il a formés — et donc, par ricochet, une bonne partie de l'Âge d'Or du tango.
La fin de sa trajectoire a la texture des grands romans : devenu riche grâce à ses disques, il se retire en 1930 pour élever du bétail. Des inondations et des krachs boursiers le ruinent. Il revient à la musique en 1933 avec Honda tristeza — la tristesse profonde. Le titre est peut-être le plus honnête qu'il ait jamais donné à l'une de ses œuvres. Il poursuit avec des formations plus modestes, des quatuors, jusqu'à sa retraite définitive de la scène en 1959. Il meurt en 1969, reconnu comme une légende.
On retiendra les noms des mélodies — La Cumparsita, Alma de Bohemio, El Amanecer —, et on oubliera plus facilement l'homme qui a décidé que le piano était indispensable, qui a écrit les parties note par note, qui a stabilisé la formation que tout le monde allait ensuite prendre pour évidente.
C'est ainsi que fonctionnent les architectures : on vit dans les bâtiments sans penser aux murs porteurs. Firpo est l'un de ces murs. Et quand vous dansez sur La Cumparsita en fin de milonga — ce moment que tous les danseurs du monde reconnaissent comme une clôture —, vous dansez sur la décision d'un homme qui, une nuit de 1913, avait du sang sur sa veste et un piano en tête.
Roberto Firpo — Todotango (Ricardo García Blaya)
Roberto Firpo — totango.net
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