Il y a, dans les rues de Buenos Aires à la fin du XIXe siècle, un métier dont on ne parle plus : cuarteador. L'homme qui l'exerce se poste aux carrefours où les rues ne sont pas encore pavées, attend qu'une voiture s'embourbe dans la gadoue, et propose son aide — bras, épaules, parfois une mule de renfort — pour dégager la roue. Il est payé à l'acte, par le cocher soulagé.
Ángel Villoldo a été cuarteador. Il a aussi été typographe, clown de cirque, dramaturge et parolier. Et c'est lui qu'on appelle aujourd'hui le « Père du Tango ».
Comprendre comment on passe de la boue des rues de Buenos Aires aux salons parisiens qui s'arrachent le tango dix ans plus tard — c'est comprendre ce que Villoldo a fait, et pourquoi personne d'autre ne pouvait le faire à sa place.
Ángel Gregorio Villoldo naît en 1861 à Buenos Aires. À l'époque où il commence à composer, dans les années 1890, le tango n'existe pas encore en tant que genre structuré. Il y a des rythmes qui circulent — habaneras venues de Cuba, tanguillos et cuplés d'Espagne, milongas criollas —, des musiciens qui les mélangent dans les bals et les cafés de La Boca et de San Telmo, mais rien qui s'appelle clairement « tango argentin » et s'impose comme tel.
C'est ce saut que Villoldo effectue. Pas en inventant à partir de rien — le matériau existait, diffus, partagé — mais en lui donnant une cohérence, une structure et surtout une identité reconnaissable. Son travail est celui d'un cristallisateur : il prend des éléments en suspension et les fait précipiter en quelque chose de nouveau. Le résultat a un son propre, un accent propre, une allure qui dit : ceci vient du Río de la Plata et de nulle part ailleurs.
Ce qui rend Villoldo singulier, c'est que son matériau de travail n'était pas la partition : c'était la ville. Typographe, clown, cuarteador — il avait traversé assez de métiers et de quartiers pour connaître, de l'intérieur, la langue et le rythme de Buenos Aires populaire.
Ses paroles le montrent. Elles sont ancrées dans le lunfardo — cet argot des conventillos né du mélange de l'italien napolitain, de l'espagnol et des apports africains —, dans l'humour picaresque des faubourgs, dans les figures du compadrito et de la vie nocturne. Villoldo ne chante pas le peuple depuis un salon : il le connaît parce qu'il en vient, parce qu'il a poussé des roues dans la même boue que ses personnages. Cette authenticité est dans chaque ligne qu'il écrit. Les textes sonnent juste parce qu'ils viennent de quelqu'un qui avait vécu ce qu'il décrivait.
En 1903, Villoldo compose El Choclo. Il a une quarantaine d'années et beaucoup de compositions derrière lui — mais celle-là est différente. Sa mélodie est immédiatement saisissante, son rythme incarne exactement l'énergie du tango de cette période. Enregistré commercialement en 1906, il devient l'une des pièces les plus diffusées au monde.
La mesure de son impact, il faut la chercher dans une anecdote rapportée de la Première Guerre mondiale (~) : un musicien allemand aurait joué El Choclo lors d'une réception officielle, en le confondant avec l'hymne national argentin. Que cette histoire soit exactement vraie ou légèrement arrangée, elle dit quelque chose de réel : pour une partie du monde, ce tango était l'Argentine. Un morceau né dans les faubourgs était devenu le son d'une nation.
Deux ans après El Choclo, en 1905, Villoldo compose La Morocha — généralement cité comme le premier grand succès du tango-chanson à avoir été exporté et popularisé en Europe. Avec El Porteñito et Yunta Brava, ces titres forment le socle de son répertoire : des pièces qui, plus d'un siècle plus tard, continuent d'être jouées dans les milongas.
En 1907, la maison de commerce Gath & Chaves finance un voyage à Paris. Villoldo part avec les chanteurs Alfredo Gobbi et Flora Rodríguez — les parents du futur chef d'orchestre du même nom. L'objectif est technique : enregistrer le tango en Europe, où la technologie phonographique est plus avancée.
Ce qui se passe ensuite dépasse largement l'objectif. Paris tombe amoureux du tango. Les salons s'arrachent cette musique venue d'Amérique du Sud. Et ce succès parisien produit, en retour, un effet que personne n'avait vraiment planifié : la bourgeoisie de Buenos Aires, qui méprisait le tango comme une musique de bordel et de faubourg, se retrouve soudain à devoir accepter ce que la capitale culturelle du monde venait d'adouber. Le mécanisme de cette légitimation par le détour — comment Paris a forcé Buenos Aires à reconnaître sa propre culture — est au cœur de La naissance du tango.
Ángel Villoldo meurt en 1919. Dans une relative pauvreté.
Prenez un instant pour mesurer le paradoxe. L'homme qui a posé les fondations du tango commercial, qui a orchestré son exportation vers l'Europe, dont les œuvres sont jouées dans le monde entier au moment de sa mort — cet homme n'a pas su, ou n'a pas voulu, se construire une fortune. Il était bohème. Il composait, il jouait, il passait à autre chose. Les droits d'auteur, la gestion d'un catalogue, la capitalisation sur le succès : tout cela appartenait à un monde qui n'était pas le sien.
Il y a quelque chose d'étrangement cohérent dans cette fin. Villoldo était fait pour saisir le mouvement des choses — les rythmes qui flottaient dans l'air, les voitures embourbées dans la boue, les occasions à attraper au passage. Pas pour les thésauriser. Il a donné au tango une forme qui allait traverser un siècle. Et il est parti avec les mains vides.
Les hommes qui cristallisent les choses ne gardent pas toujours les cristaux.
Biographie d'Ángel Villoldo par Néstor Pinsón — Todotango
Ángel Villoldo — tangosalbardo.blogspot.com
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