Le tango est universellement associé à Buenos Aires, à l'immigration européenne et au bandonéon. Cette image, largement diffusée au cours du XXe siècle, correspond à une partie de la réalité. Mais les recherches historiques et musicologiques des dernières décennies ont mis en lumière une autre dimension, longtemps restée dans l'ombre : la contribution déterminante des Afro-Argentins à la naissance et au développement du genre.
Cet article propose de parcourir cette histoire méconnue à travers ses acteurs, ses apports techniques et les réflexions qu'elle suscite aujourd'hui.
En 1897, le pianiste Rosendo Mendizábal, surnommé « El Negro Rosendo », compose El entrerriano. Ce morceau occupe une place particulière dans l'historiographie du tango : il est généralement considéré comme le point de départ de la période dite de la Guardia Vieja (Vieille Garde), c'est-à-dire la première phase de structuration du genre.
Mendizábal a laissé environ 37 compositions, dont plusieurs publiées sous pseudonyme. Ce détail, parfois interprété comme un signe de modestie personnelle, peut aussi être replacé dans le contexte social de l'époque, où la visibilité des artistes noirs dans le paysage culturel argentin restait limitée.
Ce fait historique établit d'emblée que la présence afro-argentine dans le tango ne relève pas d'une influence périphérique, mais se situe au cœur même de la fondation du genre.
Le cas du violoniste Casimiro Alcorta, dit « El Negro Casimiro », illustre un phénomène documenté par plusieurs chercheurs : celui de la réattribution d'œuvres composées par des musiciens noirs à d'autres auteurs.
Alcorta est aujourd'hui reconnu comme le véritable compositeur de Cara sucia et Entrada prohibida, deux pièces importantes du répertoire de la Guardia Vieja. Or, Cara sucia a longtemps figuré au catalogue de Francisco Canaro, figure majeure du tango mais d'un tout autre profil.
Ce phénomène n'est pas propre au tango : dans l'histoire de nombreuses musiques populaires, les circuits de publication et d'enregistrement ont parfois favorisé des transferts d'attribution, en particulier lorsque les auteurs originaux appartenaient à des groupes socialement marginalisés. L'étude de ces cas permet de mieux comprendre les mécanismes de transmission et de reconnaissance dans les musiques populaires.
Le bandonéon, instrument d'origine allemande, est devenu au fil du temps le symbole sonore du tango. Son adoption dans le Rio de la Plata est souvent présentée comme un apport direct de l'immigration européenne. Les recherches historiques nuancent cependant ce récit.
Sebastián Ramos Mejía, surnommé « El Pardo Sebastián », figure parmi les tout premiers musiciens à avoir intégré le bandonéon dans le contexte du tango naissant. Son rôle, et celui d'autres musiciens noirs, a été déterminant dans l'adaptation de cet instrument à la sensibilité musicale rioplatense — notamment dans la recherche de cette sonorité mélancolique et expressive que l'on associe aujourd'hui au genre.
Cet exemple montre que l'histoire instrumentale du tango ne se réduit pas à un transfert mécanique d'Europe vers l'Amérique du Sud : elle implique un travail d'appropriation créative dans lequel les musiciens afro-argentins ont joué un rôle notable.
Le contrebassiste Ruperto Leopoldo Thompson, surnommé « El Africano », a développé ce que l'on appelle le style canyengue à la contrebasse. Cette technique consiste à frapper la caisse de l'instrument pour produire un effet percussif qui enrichit la texture rythmique de l'ensemble.
Ce procédé, qui puise dans la tradition du candombe afro-argentin, sera repris des décennies plus tard par des musiciens de l'école d'Astor Piazzolla, figure centrale du renouveau du tango au XXe siècle.
Cette filiation technique est intéressante à double titre : elle montre d'une part la continuité entre les innovations des musiciens noirs des origines et les développements ultérieurs du genre, et d'autre part l'intégration progressive de procédés issus de la tradition africaine dans le langage musical du tango moderne.
Carlos Gardel demeure la figure la plus célèbre du tango. Moins connu est le fait que deux de ses guitaristes principaux étaient afro-argentins : Guillermo Barbieri et José Ricardo, dit « El Negro Ricardo ».
Barbieri, en particulier, n'était pas uniquement interprète : il est crédité de plus de 50 compositions. Les deux musiciens ont accompagné Gardel dans ses tournées internationales et ses enregistrements, contribuant directement au son qui a fait connaître le tango dans le monde entier.
Leur présence dans l'entourage du chanteur le plus emblématique du genre témoigne du fait que les musiciens noirs n'étaient pas cantonnés à un rôle marginal : ils participaient activement à la production musicale au plus haut niveau, même si leur contribution a été moins documentée dans la mémoire collective.
Le pianiste et chercheur Juan Carlos Cáceres (1936-2015), figure centrale du documentaire Tango Negro (2013) réalisé par Dom Pedro, a proposé une grille de lecture intéressante pour comprendre la tonalité émotionnelle du tango. Selon lui, la mélancolie caractéristique du genre résulte de la convergence de trois expériences distinctes :
« La tristesse des immigrants européens fuyant la pauvreté, celle des gauchos dépossédés de leurs terres, et celle des Noirs, qui ne sont pas venus comme immigrants mais ont été déportés par la force. »
Cette lecture ne prétend pas réduire le tango à une seule de ces composantes, mais suggère que sa profondeur émotionnelle tient précisément à la superposition de ces différentes mémoires. Elle offre un cadre analytique qui permet de comprendre pourquoi le tango possède une densité expressive que l'on ne retrouve pas dans d'autres musiques populaires d'origine comparable.
L'étude des racines africaines du tango s'inscrit dans un mouvement plus large de relecture de l'histoire culturelle argentine. Les travaux de chercheurs contemporains, ainsi que des initiatives comme le documentaire Tango Negro, ont contribué à faire évoluer la compréhension du genre en intégrant des récits et des acteurs longtemps restés en marge de l'historiographie dominante.
Cette relecture ne vise pas à substituer un récit à un autre, mais à enrichir la compréhension d'un genre musical dont la richesse tient précisément à la multiplicité de ses origines. Le tango, comme beaucoup de grandes formes artistiques populaires, est le produit d'une rencontre entre des cultures, des histoires et des sensibilités différentes.
La question qui se pose désormais aux historiens et aux amateurs est peut-être celle-ci : comment intégrer durablement cette connaissance dans la manière dont le tango est enseigné, raconté et transmis aux générations futures ?
https://www.espaces-latinos.org/8-tango-negro-les-racines-africaines-du-tango
https://elportaldeltango.com/exploring-the-legacy-of-rosendo-mendizabal-pioneer-of-arge/
https://en.wikipedia.org/wiki/Casimiro_Alcorta
https://www.clarin.com/viva/origen-tango-olvidada-raiz-afroamericana_0_UaJrJsLwF.html